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Ménopause en entreprise : à quand la fin d’un tabou?

Temps de lecture 6 min Véronique Pierré
La ménopause intervient généralement entre 40 et 55 ans. Seulement, c'est un sujet qui reste encore tabou car trop intime et donc peu reconnu en entreprise.

“Borgen” : la série qui ose parler ouvertement de la pré-ménopause

Au tout début de la 4e saison de Borgen, une image presque fugitive plante le décor. Birgitte Nyborg, ancienne première ministre désormais ministre des Affaires étrangères, demande 5 minutes de tranquillité avant de commencer une journée qui s’annonce chargée. Elle s’enferme dans son bureau, sort sa chemise de son pantalon et secoue les pans de celle-ci pour se rafraichir. La scène ne laisse aucun doute : Birgitte Nyborg a vieilli, elle a des bouffées de chaleur.

Toute la saison est ponctuée de ces moments fugitifs qui montrent l’inconfort des femmes en situation de ménopause au travail : la ministre des Affaires étrangères danoise change de chemise trois fois par jour, s’absente d’une réunion pour aller se rafraichir le visage dans les toilettes, se sèche le corps et les aisselles au sèche-cheveux dans sa salle de bain ministérielle avant une interview télévisée…

C’est semble-t-il la première fois que les effets de la ménopause au travail sont ainsi mis en scène dans une série. Et c’est tant mieux, car il est temps que le tabou, extrêmement fort en France, cesse. D’abord parce qu’il concerne, à plus ou moins long terme, toutes les femmes. Et, pour la majorité d’entre elles, pendant leur vie professionnelle : 64 % des Françaises actives de 40 ans à 62 ans sont ménopausées d’après l’étude Alan X Harris Interactive « Ménopause en entreprise : lever le tabou », publiée en juin 2021.

La ménopause reste encore un facteur d’inégalités professionnelle

La ménopause intervient généralement entre 40 et 55 ans. Et pour 51 % des femmes, elle a des effets négatifs au travail. Malgré ces chiffres, la ménopause reste un tabou, considérée comme trop intime : seulement 37 % des femmes se sentent légitimes d’aborder le sujet au travail. « On ne peut pas parler de cela dans le monde de l’entreprise. Les dirigeants ne considèrent pas cette condition comme un véritable problème » déplore Nathalie, 51 ans, citée dans le rapport Alan X Harris Interactive.

S’il est reconnu que la ménopause a un impact sur la vie intime des femmes – même si dans le cercle privé, seulement la moitié́ d’entre elle en discute librement – il est temps de reconnaître qu’elle en a aussi un sur leur vie professionnelle et, par ricochet, sur les entreprises.

Les pays anglo-saxons semblent plus en avance que nous. En France, il reste difficile de trouver des interlocuteurs lorsqu’il s’agit d’aborder le sujet. J’ai commencé à m’y intéresser il y a 6 ans, lorsque j’ai lu un article qui disait que les femmes ménopausées criaient leur solitude et leur douleur sur les forums internet » se souvient Ariane Pardé, fondatrice du site d’information www.lamenopause.fr. « En France, on ne trouvait rien mais les pays anglo-saxons commençaient à réaliser des études sur le sujet ».

Et le constat est sans appel : la ménopause est un facteur d’inégalités professionnelle. Dans une étude dirigée par la docteure Louise Newson, médecin généraliste et spécialiste de la ménopause, pour la Newson Health Research and Education  « Impact of Perimenopause and Menopause on Work », une personne sur cinq (21%) a laissé passer la chance d’obtenir une promotion qu’elle aurait autrement envisagée.

Un sujet qui relève de la fonction sociétale de l’entreprise

Souvent passée sous silence par les principales intéressées car « cela génère une crainte réelle d’être discriminée » analyse Ariane Pardé, la ménopause constitue aussi un frein pour les entreprises qui perdent des talents.

Mais un an après la publication du rapport Alan X Harris Interactive, observerait-on un frémissement ?

Le 5 juillet dernier, Make Sens a organisé une table ronde « Ménopausées mais pas périmées » sur LinkedIn. En avril dernier, Le Groupe Les Échos-Le Parisien recevait la docteure en sociologie et maitresse de conférences à l’université de Toulouse Cécile Charlap, autour de son livre « La Fabrique de la ménopause », Edition CNRS, 200 pages. Dans cet ouvrage, l’autrice étudie la ménopause dans différents pays, et montre que selon les sociétés, l’arrêt des règles peut constituer un accroissement des possibles et des pouvoirs, et non pas la fin de ceux-ci, voire un non-évènement. Un débat entre la sociologue et les collaborateurs du Groupe a fait émerger de multiples points de vue, positifs mais aussi plus négatifs, et notamment « des incompréhensions liées au sentiment de pointer uniquement les femmes ou des craintes de s’inscrire à la conférence signalant ainsi aux yeux de tous son intérêt pour le sujet » écrit Aymeric Vincent, Directeur de la transformation et de l’innovation RH chez Groupe Les Echos dans un post LinkedIn. « Aux équipes RH de s’approprier ces sujets qui relèvent bien de sa fonction et de la responsabilité sociétale de l’entreprise » conclut-il.

Et c’est bien dans ce but qu’Ariane Pardé a créé en novembre 2021 menorebelle.com, un site qui propose aux entreprises une formation pour aider, informer et éduquer les collaborateurs et collaboratrices sur la ménopause et ses impacts. « il faut créer une culture d’entreprise positive vis-à-vis de la ménopause, lever le tabou. C’est une action qui doit être soutenue par les RH » insiste-t-elle. Mais il faut aussi apporter des solutions »  

Des solutions qui s’inventent en fonction de l’impact des symptômes, et qui concernent l’organisation du travail en lui-même. Le rapport Alan en préconise 12, qui vont de la tolérance zéro à l’égard de l’intimidation, du harcèlement, de la victimisation ou de la dévalorisation des femmes présentant des symptômes de la ménopause, au contrôle de la température et de la ventilation du lieu de travail, ou encore à l’accès à des vestiaires, des lavabos propres et privés et à des toilettes bien isolées.  Douze mesures pour mettre le mouvement en route.

Par Véronique Pierré