Selon une enquête menée par l’OMS sur la santé mentale des soignants, les médecins et infirmiers européens sont cinq fois plus touchés par les symptômes dépressifs que le reste de la population.
Un état de fragilité mental directement corrélé à leurs conditions de travail, toujours aussi préoccupantes, et que les établissements de santé commencent peu à peu à améliorer. Les explications de Caroline Faure, directrice associée du cabinet de conseils Oresys.
Une étude menée par Nuance Communications en 2021 indique que 98 % des soignants ont déjà ressenti des symptômes de burn-out au cours de leur carrière. Comment en est-on arrivé là ?
Les soignants occupent des professions à forts enjeux. Tout au long de leur journée, leur tension nerveuse est maximale et leur engagement est total.
De par la nature de leur métier, ils sont donc plus susceptibles d’être fatigués que d’autres professions. C’est également un métier où l’on enchaîne les gardes, où l’on ne déconnecte pas aussi facilement.
La charge émotionnelle qu’ils ont accumulée au cours de leur journée (la perte d’un patient, la frustration de ne pas avoir passé suffisamment de temps avec ceux qui souffrent…), ils la ramènent chez eux.
S’ajoute à ça, l’inadéquation ressentie entre les enjeux et le manque de moyens mis à leur disposition. Ils ont la sensation qu’on leur demande d’absorber plus de patients, plus de pathologies, sans avoir davantage de ressources.

Depuis la crise du Covid-19, la santé mentale des soignants est davantage sur le devant de la scène. Pourquoi a-t-elle été autant invisibilisée par le passé ?
Simplement parce qu’auparavant, les établissements de santé n’avaient jamais eu besoin de s’y intéresser !
Même si ce n’est pas une vérité absolue, beaucoup de personnes s’orientent vers les métiers de la santé par vocation, par passion. Leur engagement est généralement spontané : il n’a pas besoin d’être véritablement travaillé.
Mais la crise du Covid a changé la donne : elle a emmené les soignants au-delà de leurs limites. Leur engagement « inconditionnel » pour leur métier s’est étiolé.
Aujourd’hui, les hôpitaux sont donc confrontés à cette problématique de la santé mentale de leur équipe, comme l’ensemble des entreprises, tous secteurs confondus.
Ils n’ont d’autre choix que de s’intéresser à leurs conditions de travail, à leurs moteurs d’épanouissement… Aujourd’hui, force est de constater que les hôpitaux progressent sur la détection des risques psychosociaux, sur l’identification des syndromes de l’épuisement professionnel…
Quelles initiatives les établissements de santé mettent-ils en œuvre pour soigner la santé mentale de leurs soignants ?
À défaut de pouvoir agir sur les effectifs et les budgets, des sujets sur lesquels les hôpitaux n’ont pas la main, ils misent sur l’accompagnement du management de proximité, qui est, à mon sens, une clé de voute de l’épanouissement des équipes.
Ça ne résout pas le manque de moyens mais ça agit directement sur le quotidien du manager et de ses équipes.
Notre cabinet forme par exemple, les managers sur la posture de « leader-coach », fournit des outils pour désamorcer des situations de tension, facilite les échanges entre les équipes de travail, précise quels sont les attendus managériaux, sensibilise à la culture du feedback…
Ces actions permettent aux équipes de renouer avec une meilleure organisation du travail, plus épanouissante.
En Europe, 32 % des médecins et des infirmiers souffrent de symptômes de dépression,
contre 6 % en moyenne pour le reste de la population, d’après l’OMS.
Témoignage de Sabine*, infirmière au CHU de Grenoble Alpes : « J’étais devenue l’ombre de moi-même »
« Un matin d’octobre 2022, je suis arrivée au travail avec une boule au ventre. Je n’avais pas envie d’y aller, car je me sentais fatiguée, dépourvue d’énergie. Mais mes patients et mon équipe comptaient sur moi alors je me suis forcée. Finalement, juste devant mon casier, simplement en mettant ma blouse blanche, je me suis mise à pleurer, sans raison apparente. Mes collègues de travail m’ont conseillé d’aller prendre l’air, pour souffler un bon coup. Mais je n’ai jamais réussi à m’arrêter de pleurer. Ça a duré plus d’1 heure. Ma tête disait « stop » et je l’exprimais par les larmes. Ma cadre de santé m’a autorisé à rentrer chez moi.
Je suis allée voir un médecin, qui m’a parlé d’un « burn-out » et j’ai finalement été arrêtée 4 mois. Cet épisode s’est déroulé en 2022, juste après la crise du Covid-19, qui avait été intense puisque j’avais été déplacée sur un service d’hospitalisation, et non plus de consultation, pour venir en aide aux patients atteints du Covid. Mes habitudes de travail avaient changé, j’enchaînais les gardes quasiment sans pause, j’étais confrontée aux peurs des patients et de leurs familles, avec un fort sentiment d’impuissance… Mes conditions de travail étaient déplorables et le gouvernement semblait faire fi de la réalité de ce que vivaient les soignants. Pendant cette période, le stress ne me quittait jamais : je ne dormais pas bien, je m’énervais contre mes proches… J’avais les traits tirés et 5 kilos en moins : j’étais devenue l’ombre de moi-même. C’est l’intensité de cet épisode qui a en partie causé mon burn-out. »
*Pour des raisons de confidentialité, l’identité de la personne a été modifiée.