La banalisation du sexisme nourrit une idéologie masculiniste, qui émerge au sein de la société. C’est le constat dressé par le Rapport 2026 du Haut Conseil à l’Égalité (HCE), paru en janvier 2026. Les entreprises ne sont pas épargnées par la montée en puissance du masculinisme et doivent s’en prémunir, selon Muriel Réus, co-présidente de la commission « Stéréotypes et rôle sociaux » du Haut Conseil à l’Égalité (HCE) et présidente de l’association Femmes avec.

Comment définiriez-vous le masculinisme ?
Le masculinisme n’est pas un phénomène nouveau. Il s’est construit sur la base du sexisme hostile et du sexisme bienveillant. C’est un courant qui s’est développé au Royaume-Uni dans les années 90, en réaction à la réforme sur les divorces et les pensions alimentaires.
Il est arrivé en France assez tardivement, au moment de La Manif pour Tous.
Le discours masculiniste repose aujourd’hui sur trois piliers récurrents : le mythe d’une égalité déjà atteinte entre les hommes et les femmes, la théorie de l’inversion présentant les hommes comme les nouvelles victimes ainsi que la rhétorique de la « crise de la masculinité », utilisée pour remettre en cause les droits des femmes. Aujourd’hui, force est de constater que le sexisme hostile bascule de plus en plus vers le masculinisme. Pire, le masculinisme se nourrit de la polarisation entre les hommes et les femmes, notamment les plus jeunes.
Le rapport du HCE considère le masculinisme comme « une menace ».. En quoi en est-il une ?
Le rapport du HCE indique que le masculinisme ne relève pas de simples opinions individuelles, mais d’idéologies structurées, organisées en réseaux, soutenues par des stratégies d’influence internationales.
L’émergence d’Internet a amplifié le phénomène. Les réseaux sociaux ont par exemple permis de diffuser à large échelle et dans un laps de temps très court, des idées masculinistes. Ce sont des outils de professionnalisation : on y vend du contenu, des formations, des podcasts… Entre 2019 et 2023, 1,18 milliard de dollars ont ainsi été investis en Europe par des réseaux hostiles aux droits des femmes et à l’égalité, selon le HCE.
Le masculinisme n’est donc pas un mouvement marginal, mais un phénomène de masse, structuré, financé et largement diffusé. Puisqu’il banalise les violences envers les femmes et fragilise les fondements démocratiques, il constitue un enjeu de sécurité nationale.
Le masculinisme se manifeste-t-il également dans la sphère de l’entreprise ?
Lorsque j’interviens dans les entreprises pour sensibiliser les salariés au sexisme hostile, j’aborde le masculinisme. Cela génère d’ailleurs des réactions fortes, notamment chez les hommes, qui sont moins nombreux que les femmes à avoir identifié ce phénomène.
Depuis que Donald Trump a annihilé les politiques « diversité et inclusion » des entreprises américaines, je remarque que la parole s’est davantage libérée sur le sujet. On entend aujourd’hui des propos sexistes qu’on n’entendait moins auparavant. La politique de Donald Trump semble avoir ouvert la voie à des pensées restreintes.
Tout comme l’intervention de Mark Zuckerberg, le patron de Meta, qui a tenu des propos masculinistes en disant vouloir de « l’énergie masculine ». Au sein des entreprises, ces dérapages donnent aux hommes l’envie de reprendre la main, comme si le féminisme les avait privés de leurs propres droits.
Quelle mesure défendez-vous pour contrer ce mouvement ?
Dans son rapport, le HCE formule plusieurs recommandations, articulées autour de trois axes : prévenir et éduquer, responsabiliser l’espace numérique et reconnaître et traiter la radicalisation masculiniste comme un risque majeur.
Sur ce dernier point, la Grande-Bretagne et le Canada considèrent par exemple le masculinisme comme une atteinte à la sécurité nationale. Ces deux pays ont donc pris la pleine mesure de cette menace.
La France a pris du retard dans l’évaluation de ce mouvement. D’où l’intérêt du rapport du HCE, le premier qui met le doigt sur ce phénomène et qui entend provoquer un électrochoc. Ce que nous demandons, c’est que le sujet relève d’une stratégie nationale et interministérielle de prévention et de lutte contre la radicalisation masculiniste. Celle-ci articulerait prévention (notamment au sein des écoles et des entreprises), régulation, sécurité et observation.
| Masculinisme : les chiffres clés à retenir 60 % des hommes estiment que les féministes cherchent à donner plus de pouvoir aux femmes qu’aux hommes et jugent les revendications féministes excessives. 39 % des hommes estiment que le féminisme menace la place et le rôle des hommes. 60 % des hommes considèrent que les féministes ont « inversé l’ordre des genres ». 42 % des jeunes hommes reconnaissent l’existence d’inégalités entre les sexes, versus 75 % des jeunes femmes. Source : Rapport 2026 sur l’état du sexisme en France, publié par le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCE). |
Témoignage : Claire*, 42 ans, salariée à la SNCF : « Mes co-équipiers se considèrent comme des victimes »
(*prénom d’emprunt)
« À la SNCF, j’occupe un métier plutôt « masculin » et je suis ainsi la seule femme de mon équipe. Depuis quelques mois, j’entends mes co-équipiers dire qu’ils se sentent menacés dans leur carrière, simplement parce que ce sont des hommes. Lorsqu’un poste se libère par exemple, ils partent du principe que ce sera une personne issue de la « minorité visible » qui le décrochera, notamment une femme. Bref, ils se considèrent comme des victimes ! Je remarque également que plus notre entreprise avance en matière d’égalité homme/femme, moins ils y adhèrent. Très récemment, l’un d’eux a même rétorqué à mon manager cette phrase : « Vous n’avez pas l’impression qu’on en a fait assez pour les femmes ? On peut enfin passer à autre chose ? » Cela démontre que certains hommes partagent les discours masculinistes et n’ont toujours pas conscience de la réalité que vivent les femmes en entreprise. Et c’est bien dommage… »