Alors que le salariat fait de moins en moins rêver les jeunes, d’autres formes d’emploi émergent. Quoique flexibles pour les travailleurs, ces dernières – qui sont intimement liées à l’émergence des plateformes (Uber, Deliveroo, Airbnb…) – ne leur offrent toutefois pas les mêmes avantages que le salariat, notamment en matière de protection sociale. À tel point qu’elles rendent certains travailleurs particulièrement vulnérables. Témoignages.
Un Français sur cinq déclare être dans une situation précaire, d’après le 19e Baromètre de la pauvreté et de la précarité, mené en 2025 par IPSOS BVA pour Le Secours Populaire. Une proportion légèrement moins élevée qu’en 2024 (- 4 points) mais qui reste préoccupante. Sans surprise, la première raison citée par les sondés est l’insuffisance de revenus (72 % des voix). La proportion de Français actifs qui déclarent que les revenus issus de leur travail ne leur permettent pas de faire face à l’ensemble de leurs dépenses est de 30 %, soit 8 points de moins qu’en 2024.
« Si la situation semble s’améliorer, il demeure très préoccupant que près d’un actif sur trois ne puisse pas subvenir à ses besoins avec les revenus de son travail »
, indique un porte-parole de l’IPSOS BVA.
Un marché du travail dérégulé
Plusieurs raisons peuvent expliquer cette précarité. Parmi elles : la dérégulation du marché du travail et « l’ubérisation de l’emploi ».
Ce phénomène d’« économie de plateformes » se caractérise par l’utilisation de plateformes en ligne, dont la vocation est de connecter des travailleurs indépendants en quête d’autonomie et de flexibilité à des clients. De quoi transformer les conventions traditionnelles de l’emploi, mais aussi chambouler des points essentiels liés à la sécurité de l’emploi et au droit des travailleurs.
« En transformant les employés en travailleurs indépendants par le biais de plateformes numériques, cette tendance permet souvent d’éviter les régulations du travail conventionnelles, privant ainsi les travailleurs de garanties sociales et de droits fondamentaux », écrit l’agence de conférenciers Simone & Nelson.
Si ces formes de travail sont critiquées, c’est aussi parce qu’elles accentuent la sous-traitance : elles permettent ainsi aux entreprises d’alléger leurs charges patronales en évitant de recruter en CDD ou CDI et en recourant à une main d’œuvre moins coûteuse.
Dans la plupart des cas, ces travailleurs – qui disposent souvent d’un statut de micro-entreprise – sont dans une situation d’incertitude financière permanente. C’est ce qu’explique Cédric B., 31 ans, qui travaille en tant que développeur front end.
« Mon métier est de réaliser des sites web, des market places ou des intranets pour des entreprises du e-commerce, des agences de conseils, des PME… Cela fait maintenant trois ans que je travaille en freelance. Je suis inscrit sur la plateforme Malt, qui me permet d’avoir une visibilité auprès des potentiels clients. Les revenus que je dégage de cette activité sont très irréguliers. Ils dépendent du nombre de missions que j’arrive à décrocher. Ils oscillent entre 500 et 1600 euros bruts par mois. Si bien qu’ils ne me permettent pas de faire de projets, ni de mettre de l’argent de côté. J’aimerais par exemple acheter un appartement mais, étant donné mon statut précaire, la banque ne veut pas m’octroyer de prêt », regrette-t-il.
« J’aimerais par exemple acheter un appartement mais, étant donné mon statut précaire, la banque ne veut pas m’octroyer de prêt.»
Cédric B, développeur front end freelance
Une santé mentale fragilisée
Mohammed F. travaille, lui aussi, sans aucun filet de sécurité. En plus d’avoir des conditions de vie difficiles – il vit dans un studio de 15 mètres carrés avec deux amis – il met régulièrement sa santé en danger.
« Je travaille en tant que livreur pour la plateforme Deliveroo, à Paris. Pour essayer de me faire un maximum d’argent, j’enchaîne les courses. Et comme je circule à vélo en plein cœur de Paris, cela me fait prendre des risques. Pour gagner de précieuses minutes, je roule sur les trottoirs, je grille les feux rouges, je prends des sens interdits… J’ai fait plusieurs chutes dont une qui a abouti sur une grosse entorse à la cheville. Mais dès le lendemain et malgré mon attelle au pied, j’étais de nouveau sur mon vélo. Je ne pouvais pas me permettre de ne pas travailler et de me priver de revenus pendant plusieurs jours », confie le jeune homme de 23 ans.
Le problème, c’est que « ces travailleurs ne bénéficient ni d’une politique de prévention des risques adéquate, ni d’une protection sociale suffisante », indique un rapport d’expertise collective de l’Anses, qui s’est penché sur le sujet en mars 2025.
Dans ce rapport, l’Anses alerte également sur les atteintes à la santé mentale de ces travailleurs précaires, notamment le stress, l’épuisement, l’isolement, les troubles du sommeil, les maladies métaboliques, respiratoires ou vasculaires… Mohammed F., qui gagne entre 300 et 800 euros par mois via cette activité de livreur, ressent déjà certains de ces effets.
« Je suis sans cesse accroché à mon téléphone, en attente d’une notification de Deliveroo pour faire une course. Je me sens stressé du matin au soir et ça perturbe mon sommeil. Je ne me projette pas dans cette vie. Ma résolution, en 2026, est de trouver un travail plus stable, par exemple dans la restauration, qui me permettra d’avoir un vrai logement et de vivre plus dignement.»
Mohammed F, livreur via Deliveroo