Genre & orientation sexuelle

“S’il y a eu des mauvaises langues, elles ont dû agir derrière mon dos “

Temps de lecture 5 min Aurélie Tachot
En France, l’association ORTrans estime à près de 15 000 le nombre de personnes transgenres ayant entamé une transition physique. Alice – de son nouveau prénom – est l’une d’entre elles. Lorsqu’elle a commencé sa transition d’un point de vue médical, elle a initié des démarches auprès de son employeur, le groupe Legrand, où elle occupe un poste d’ingénieur. Elle raconte.

Comment avez-vous annoncé votre changement d’identité à votre employeur ?

J’ai commencé à travailler au sein de l’entreprise Legrand en mars 2018. C’était mon premier poste. J’y avais postulé avec mon état civil masculin, d’une part pour éviter les discriminations potentielles à l’embauche, d’autre part parce que je n’avais pas encore entamé ma transition d’un point de vue médical.

Durant l’été 2019, du fait de l’hormonothérapie que je suivais depuis février 2019, mes transformations physiques commençaient à se voir. J’ai donc décidé d’amorcer le processus auprès de mon entreprise, même si ça ne faisait qu’un an et demi que j’y travaillais en tant qu’ingénieur.

J’en ai d’abord parlé à mon manager, qui a fait remonter l’information auprès de la responsable en charge de la diversité. Mon objectif était simplement que mes informations administratives soit actualisées.

Quelles sont les premières actions qui ont été menées par votre employeur ?

C’était une première pour Legrand. L’entreprise n’avait jusqu’ici pas rencontré ce cas de figure en France. La première décision a été de concevoir une courte information qui prenait la forme d’un PowerPoint de 10 pages sur la transidentité.

L’idée était de préparer le terrain, d’éveiller les consciences avant qu’une annonce soit faite sur ma transition. De manière discrète, j’ai supervisé l’élaboration de ce support avec la responsable diversité du groupe.

J’ai notamment donné des instructions sur ce qui pouvait être dit ou non et j’ai insisté sur les limites à ne pas atteindre. L’entreprise s’est ensuite chargée de diffuser cette information auprès des managers puis des collaborateurs, dont mes collègues de travail qui n’étaient pas au courant de ma décision. 

Comment l’annonce a-t-elle été faite aux salariés du groupe ?


Des réunions regroupant une vingtaine ou une trentaine de salariés ont été organisées par les managers et la responsable diversité de l’entreprise. Il leur a été dit que je commençais une transition et qu’il faudrait dorénavant m’appeler Alice, utiliser le pronom féminin et respecter cette décision, qu’on la comprenne ou non. J’étais volontairement absente de ces réunions pour laisser aux salariés le soin d’échanger, de poser des questions librement.

Le but n’était pas que je m’expose, d’autant que j’étais alors l’une des dernières à avoir été embauchée. D’après ce qu’on m’a dit, la décision a été bien acceptée. C’est en partie dû au fait que la responsable diversité a insisté sur le cadre juridique de la situation. Concrètement, elle a par exemple rappelé que la transphobie était punie par la Loi.

Avez-vous, malgré tout, été victime de discrimination ?

Je craignais la réaction de mes collègues, dans la mesure où c’étaient des hommes blancs quinquagénaires qui travaillaient dans une entreprise qui n’était pas spécialement reconnue pour ses actions en faveur de l’inclusion. Mais il s’est avéré qu’ils étaient finalement bien informés sur le sujet.

Ils ont donc bien reçu la nouvelle et ont même été soutenants ! Il y a eu une période d’adaptation, au cours de laquelle quelques erreurs ont été commises, par exemple sur l’utilisation du pronom « elle ». Mais dans l’ensemble, tout s’est très bien passé.

S’il y a eu des mauvaises langues, elles ont dû agir derrière mon dos ! C’est étonnamment dans l’univers médical – et non celui de l’entreprise – que j’ai rencontré le plus de personnes transphobes…

Le fait que vous occupiez un poste d’ingénieur
a-t-il été facilitant ?

Oui, énormément ! Avec le recul, je pense que le fait d’être ingénieur m’a donné du crédit, bien plus que si j’avais été agent d’entretien par exemple, à la fois auprès des structures médicales mais aussi administratives.

Lorsque j’ai déposé mon dossier au tribunal pour demander mon changement d’état civil, le fait que je travaille en tant qu’ingénieur dans une société du CAC 40, qui plus est Legrand qui jouit d’une forte notoriété à Limoges, a été un véritable plus dans mon dossier.

Mon identité était moins questionnée. C’était un gage de sérieux, qui bousculait l’idée reçue selon laquelle les femmes transgenres sont toutes des prostituées. Mon statut « prestigieux » d’ingénieur est d’ailleurs une carte – certes injuste – que j’ai utilisée tout au long de ma transition.

Par Aurélie Tachot