Etat de santé

Concilier vie professionnelle et bipolarité

Temps de lecture 6 min Véronique Pierré
Julie a 34 ans. Depuis 10 ans, elle souffre de bipolarité avec épisodes psychotiques (autrefois appelée psychose maniaco-dépressive). Une maladie invalidante, qui a perturbé sa vie personnelle comme professionnelle. Une maladie dont on entend beaucoup parler, mais qui reste mal connue.

En France, aujourd’hui, la fondation FondaMental considère qu’il y entre 650 000 et 1,6 million de personnes atteintes de troubles bipolaires. Reconnus comme une maladie sévère, ces troubles de l’humeur prennent des formes cliniques très hétérogènes.

Comment travailler lorsqu’on est sujet à des variations cycliques de l’humeur particulièrement exacerbées, aussi bien dans leur durée que dans leur intensité ? Quand alternent des phases de manie (excitation) et de dépression, qui parfois nécessitent une hospitalisation ?

Julie travaillait comme serveuse dans un restaurant lorsque, vers 25 ans, surgit sa première crise. Elle a accepté de nous livrer son témoignage.

« Lors de mon 1er épisode psychotique bipolaire, qui a duré 2 semaines environ, j’ai eu des hallucinations. Je pensais que les gens parlaient sur moi, et je croyais réelles des choses fausses. Tout au long de cette première crise, qui a fini par passer sans que je consulte, j’étais très entourée et soutenue par ma famille. Je ne comprenais pas ce qu’il m’arrivait mais je ne trouvais pas l’utilité de consulter un psy.

Lorsque survient la 2e crise, j’ai été hospitalisée sous contrainte dans un centre psychiatrique, totalement coupée du monde extérieur pendant 2 semaines. L’hospitalisation sous contrainte, c’est très lourd. J’ai été mise sous contention, à l’isolation, privée de liberté.

J’avais un arrêt maladie de deux semaines, mais mon hospitalisation a duré un mois, et la prolongation de l’arrêt maladie n’a pas été envoyée à mon employeur, donc je me suis fait licencier. Je suis sortie au bout d’un mois, avec des traitements très lourds, sans diagnostic. J’ai eu l’impression d’aller mieux, j’ai arrêté les médicaments.

Même topo après une nouvelle crise maniaque quelques mois après : hospitalisation sous contrainte, pas d’explication ni de diagnostic, même traitement. A nouveau, j’ai très vite arrêté les médicaments. Je suis entrée dans une longue dépression. Mon employeur était bienveillant, il a essayé d’aménager mon poste, m’a demandé ce dont que j’avais besoin. Je n’ai pas su lui répondre, j’avais juste peur que ça recommence. J’ai démissionné car j’étais en dépression, complètement perdue.

J’ai passé quelques mois sans travailler, puis mon employeur m’a repris en CDD 3 mois. Pendant ce CDD, j’ai refait une crise psychotique. Troisième hospitalisation sous contrainte, mais cette fois, dans un autre hôpital, sans contention ni isolement, avec une équipe à l’écoute. Au bout d’un mois, je suis sortie, avec un diagnostic et un traitement qui me convenait.

On m’a appris à reconnaitre les signes avant-coureurs d’une crise psychotique ou d’une dépression. Mon employeur a décidé de ne pas me reprendre car c’était trop compliqué à gérer pour lui.

J’ai été suivie dans un service universitaire de réhabilitation (remédiation cognitive), où des tests ont permis d’évaluer ma mémoire, ma concentration, mon sommeil, ma gestion de la maladie au quotidien…

Ils m’ont ensuite dirigée vers Clubhouse, une association non médicalisée qui vient en aide aux personnes atteintes de troubles psychiques, à condition qu’elles aient un suivi psy, qu’elles prennent des médicaments et qu’elles soient dans une démarche de rétablissement.

En juin 2019, j’ai rejoint l’association, et je me suis investie. Dans cette association, on est membre bénévole et on choisit ses activités : de l’administratif, de la co-gestion de projets (végétalisation du club, randonnées, conférences…). Ça permet de reprendre confiance en soi et de sortir du milieu médicalisé.

Clubhouse m’a aidée à toucher l’allocation adulte handicapé (AAH) et à avoir la reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH). Grâce à l’AAH, je n’avais plus d’impératif économique et j’ai choisi de ne pas retravailler tout de suite. Clubhouse m’a aidée à redéfinir mes envies, à construire un projet. Par Pole Emploi, j’ai fait 2 stages dans une entreprise partenaire grâce aux périodes de mise en situation en milieu professionnel, c’est-à-dire la possibilité de passer 15 jours chez un employeur potentiel, comme une sorte de période d’essai. J’ai compris que je voulais aller vers l’administratif.

En 2021, Archimed a mis une annonce pour un job d’assistante administrative en CDD. J’ai postulé, j’ai passé un entretien RQTH, personne n’a demandé ce que j’avais, mais on m’a questionnée sur les aménagements de poste nécessaires. J’ai demandé un temps partiel de 25 h car j’avais à l’époque beaucoup de rendez-vous médicaux, j’ai commencé à 17h25 par semaine. Puis je suis passée à 20 h en CDI. Après un an, j’ai demandé à passer à 25 h car mes rendez-vous médicaux ont diminué.

Mon environnement de travail est très bienveillant. Personne ne me stresse. Mes responsables trouvent que je suis douée, j’ai des retours positifs sur mon travail, c’est une belle équipe, solidaire.

Pour moi le travail dépend de l’entreprise : si elle est bienveillante c’est bien. Mais si on sent que le système managérial n’est pas fait pour nous, il faut refuser le poste, même en recherche d’emploi. On a le droit de choisir son entreprise. Depuis 3 ans ça va très bien. Mon traitement fonctionne et j’ai réintégré une vie professionnelle.

Par Véronique Pierré