Précarité

« Nous rendons l’entrepreneuriat plus inclusif »

Temps de lecture 6 min Aurélie Tachot
En 2015, Moussa Camara a créé l’association « Les Déterminés » afin de favoriser l’entrepreneuriat dans les quartiers prioritaires, où les entreprises ont davantage de mal à voir le jour qu’ailleurs. À chaque session, son programme de formation accompagne une vingtaine de porteurs de projets. Un projet qui lui a valu d’être nommé Chevalier de l’ordre national du mérite, en 2021.

Pourquoi avez-vous créé « Les Déterminés » ?

Lorsque j’ai créé ma propre entreprise de dépannage informatique à Cergy-Pontoise à l’âge de 21 ans, je me suis heurté à plusieurs difficultés : je n’avais pas les codes de l’entrepreneuriat, peu de connaissances dans la création d’entreprise et ses démarches administratives et aucun réseau sur lequel m’appuyer…

Même si j’avais l’envie, cet isolement a beaucoup freiné ma réussite. À l’époque, j’aurais aimé bénéficier d’un accompagnement dédié à l’entrepreneuriat, mais ça n’existait pas.

Ça aurait pourtant changé la donne. En 2015, j’ai donc créé l’association « Les Déterminés », qui propose aujourd’hui un programme d’accompagnement et de formation gratuit et inclusif, afin d’aider les futurs entrepreneurs issus des quartiers populaires, des zones péri-urbaines et des milieux ruraux à se lancer, à libérer leur créativité et à développer leur réseau.

En quoi consiste votre programme ?

Ce programme a beaucoup évolué depuis son lancement. Aujourd’hui, il se décline sur six mois et comprend trois phases :

  • 3 jours d’atelier pour valider le profil et l’envie d’entreprendre,
  • 3 semaines de formation pour formaliser sa proposition de valeur et ses éléments de différenciation
  • et 5 mois d’accompagnement en situation de mise en œuvre, à raison de deux jours par semaine.

L’accompagnement est donc à la fois théorique, technique et pratique. Par le biais de l’association, nous mettons également les futurs entrepreneurs en contact avec notre écosystème de partenaires : des grands groupes (Mazars, BNP Paribas, SAP…), des entrepreneurs reconnus, des institutions publiques (l’Urssaf…) ainsi que des groupes immobiliers dont Action Logement, avec qui nous avons signé un partenariat pour utiliser les pieds d’immeubles inoccupés en espaces de coworking ou en locaux pour nos entrepreneurs.

Quelles typologies d’entrepreneurs accompagnez-vous ?

En l’espace de 7 ans, nous avons accompagné 700 personnes, dont 67 % de femmes, qui sont d’ordinaire moins accompagnées que les hommes dans leurs démarches d’entrepreneuriat.

Jusqu’ici, 450 personnes ont ainsi créé leur entreprise à l’issue du programme. Près de 80 % de ces entreprises étaient encore en vie 3 à 5 ans après leur lancement. 40 % d’entre elles dénombrent même entre 2 et 10 salariés, preuve que notre programme d’accompagnement constitue une réponse économique au problème d’emploi dans les quartiers prioritaires et les zones rurales.

Le seul critère que l’on regarde lorsqu’on forme une nouvelle promotion d’entrepreneurs, c’est leur détermination. Nous ne regardons ni leur projet, ni leur parcours académique. Nous nous focalisons uniquement sur l’énergie qu’ils veulent déployer dans leur future entreprise. C’est de cette manière que nous rendons l’entrepreneuriat plus inclusif.

Quelles sont les plus belles réussites des Déterminés ?

Nous avons par exemple accompagné Yasmine Iamarene, qui a fondé une entreprise de livraison respectueuse de l’environnement appelée « Midi Pile ». Son crédo, c’est de se charger du dernier kilomètre, qui est responsable d’une grosse partie de l’empreinte carbone dans une livraison.

Elle a notamment doté ses livreurs de véhicules propres. Sur la centaine de personnes qu’elle a recrutée, la moitié sont des femmes, alors même que les métiers du transport sont encore majoritairement composés d’hommes.

Je pense aussi à Radoine Ayourjil, un trentenaire originaire de Mantes-la-Ville qui a créé « Mon P’tit Lait », afin de distribuer, en circuit court, les produits laitiers des producteurs à un prix équitable.

Il cherche aujourd’hui à recruter deux personnes pour se développer davantage. Plus globalement, l’association soutient des projets dans tous les domaines d’activité : la santé, l’agroalimentaire, le textile, la Tech, l’éducation…

Quels freins subsistent encore à la création d’entreprises dans les territoires que vous visez ?

Dans la plupart des cas, ces futurs entrepreneurs ont du potentiel, mais ne le savent pas. Notre programme a donc également pour objectif de leur donner de la confiance et de l’assurance afin qu’ils se sentent plus légitimes dans leur projet. Car pour beaucoup, se lancer dans un business, c’est avancer dans l’inconnu et ça leur fait peur. Le sujet du financement des projets constitue également un frein.

En plus de mettre en lien nos entrepreneurs avec des investisseurs, nous avons pour projet de lancer un fonds d’amorçage qui sera doté de plusieurs millions d’euros. Cette structure pourra prêter aux entrepreneurs entre 15 000 et 50 000 euros, sans frais et ainsi les aider à concrétiser leurs idées. Pour rassembler les fonds, nous recherchons actuellement des mécènes et des family offices.