Précarité

Ouistreham, ou le monde des invisibles

Temps de lecture 4 min Véronique Pierré
Film en salle depuis le 12 janvier 2022, "Ouistreham" met en lumière la vie de personnes aux postes précaires, plus particulièrement une équipe de femmes agents d'entretien. Inspiré du livre "Le quai de Ouistreham" de la journaliste Florence Aubenas, le film réalisé par Emmanuel Carrère met en scène Léa Carne, Patricia Prieur, et Juliette Binoche. (De gauche à droite sur la photo) .
(de gauche à droite) Les actrices Léa Carne, Patricia Prieur et Juliette Binoche dans "Ouistreham" du réalisateur Emmanuel Carrère

Coup de projecteur sur ces femmes de l’ombre

C’est un monde où l’on se lève tôt, un monde où l’on travaille par tranches de une heure et demi, voire deux heures, un monde où il faut cumuler les emplois pour gagner le smic. Le monde des invisibles, des précaires, de la pauvreté, où (le plus souvent) les femmes triment dur pour survivre. Volonté du réalisateur ou reflet de la réalité ? le film expose le monde de la propreté, majoritairement féminin (les hommes n’apparaissent pas, ou peu), dominé par la menace du chômage, mais paradoxalement aussi par la possibilité de retrouver un autre travail, différent – la propreté versus les chaines de l’agro-alimentaire – mais toujours identique : mal payé, peu considéré, épuisant… et précaire.

Inspiré du livre de la journaliste Florence Aubenas « le quai de Ouistreham », qui pendant 6 mois a vécu, dans l’anonymat, la vie de celles qu’on appelle désormais agent d’entretien, le film décrit bien la précarité dans laquelle vivent la plupart de ces femmes, la menace constante d’être virée à la moindre absence, au plus petit retard ou à la première réflexion désagréable du client.

Rythmé par la difficulté de relier un lieu de travail à un autre – que faire quand on n’a pas de voiture et qu’on embauche à 5 h du matin ? -, le film donne à voir, en filigrane, l’importance du timing, dans une journée ou chaque tâche est minutée : le trajet mais aussi le temps alloué au nettoyage total d’une cabine de ferry par exemple :  4 minutes pour changer les draps, nettoyer les sanitaires, le sol… Une vie rivée au chronomètre, où s’arrêter en chemin pour regarder la mer n’a pas sa place – et c’est bien là aussi un fort marqueur social : lorsque Juliette Binoche – qui joue le rôle de Florence Aubenas – propose de s’arrêter un moment sur la plage, Christèle – la formidable actrice non professionnelle incarnée par Hélène Lambert- répond : « pour quoi faire ? »

Un besoin fort de reconnaissance

Le livre – et donc le film- revendiquent le même parti pris : rendre visible ces invisibles, ces femmes qui embauchent parfois au milieu de la nuit pour nettoyer les saletés des autres, nos saletés- sans avoir à croiser personne. Ces invisibles qui ne doivent pas être vues, dont le quotidien n’a pas de réalité aux yeux de ceux qui occupent les lieux qu’elles nettoient.

Pourtant, « Ce n’est pas une honte d’être agent d’entretien » témoigne Hélène Lambert, elle-même agent d’entretien pendant 3 ans, interviewée par Léa Salamé au 7/9 de France Inter, et qui revendique le droit de faire ce métier au grand jour. Au vu et au su de tous. Outre des conditions de travail déplorables, le mépris, l’humiliation semblent être des composantes quotidiennes de ces femmes qui, dans leur exercice professionnel, ne reçoivent jamais aucune reconnaissance, à qui on ne dit jamais merci.

Un film qui fera peut-être bouger les lignes, en montrant au grand jour ce qui jusqu’alors restait caché dans le mitan de la nuit.

Ouistreham, Un film d’Emmanuel Carrère, d’après « Le quai de Ouistreham », de Florence Aubenas, avec Juliette Binoche, Hélène Lambert, Léa Carne, Emily Madeleine. Durée : 1h47. En salle à partir du 12 janvier 2022

Par Véronique Pierré